Sabotage (suite du
livre)
L'un de mes adjoints me tira de ma contemplation. Il était chargé
d'identifier le personnel disposant des passe-partout et codes d'accès.
Il ne m'avait pas encore remis ses conclusions.
"Patron, j'ai du nouveau !"
Nous sortîmes du bâtiment où régnait un brouhaha de plus en plus
insupportable. Il m'exposa le résultat de ses pérégrinations mentales.
Nous connaissions dorénavant le parcours du criminel : il avait
pénétré par l'entrée principale du bâtiment et par la seule porte
de la salle du délit. Aucune autre solution n'était possible. Mon
adjoint avait recensé les personnes possédant au moins l'un des
deux codes d'accès nécessaires ; il s'agissait d'une majorité d'informaticiens
et de certains responsables comme le PDG ou le délégué à la sécurité.
Il fallait aussi ajouter le personnel de la société de télésurveillance
qui veillait à distance sur le site pendant les weekends et les
nuits. En cas d'intrusion, un système d'alarme volumétrique se déclenchait
au siège de l'entreprise de gardiennage, sans éveiller les soupçons
des voleurs. La société de surveillance pouvait ainsi les surprendre
en pleine infraction. Cette alarme pouvait être désamorcée, pour
permettre à certains employés de venir travailler hors des horaires
classiques d'ouverture. Or, cette alarme avait été débranchée par
le coupable.
"Récapitulons, Fred", dis-je à mon adjoint. 25 personnes ont le
code d'accès au bâtiment et ont reçu une formation pour débrancher
l'alarme. 16 employés peuvent pénétrer dans le local informatique.
Ils savent tous débrancher l'alarme. Ceux qui possèdent les deux
codes sont au nombre de 12. Est-ce exact ?"
"Tout à fait. J'ai donc interrogé ces 12 employés".
Tous avaient un alibi, plus ou moins vérifiable. C'était désespérant.
"Certains employés des sociétés acquises récemment par Dun bénéficient-ils
de ces accès privilégiés ?", demandai-je.
"Non, pas à ma connaissance", répondit Fred en compulsant la liste
des noms et des fonctions.
"Très bien, cela signifie que nous pouvons momentanément laisser
de côté la piste des sociétés acquises. C'est la première bonne
nouvelle de la journée."
"Inspecteur, nous avons pour l'instant raisonné comme si un individu
avait agi seul. Peut-être étaient-ils plusieurs, chacun possédant
un code d'accès ? Dans ce cas, nous avons 29 suspects et non 12
…"
"On tenait enfin une bonne nouvelle, et voilà que vous venez me
saper le moral. Quel sens de la psychologie, cher Fred !".
Il m'énervait. Il travaillait bien, mais il m'énervait. Je me levai
et décidai de retourner sur les lieux du sabotage. Mon adjoint me
suivit sans mot dire. La poudrière menaçait d'exploser dans le hall
d'entrée. Je me frayai un chemin dans la foule. Fred, perdu l'espace
d'un instant, me rejoignit à l'entrée de la salle informatique.
Il referma la porte derrière nous pendant que j'allumais les plafonniers.
Ouf ! Enfin du calme. Je contemplai la pièce : elle avait changé
de physionomie depuis ma dernière visite. La plupart du matériel
avait disparu, certainement pour être réparé ou réinstallé dans
un autre local. Ne subsistaient que quelques câbles et les deux
Dunpets sur une étagère. J'arpentai la salle en tout sens, essayant
de mettre de l'ordre dans mes idées. Comment identifier le ou les
coupables lorsque vous avez près de mille suspects potentiels, soit
les effectifs de Dun et ses filiales ?
Je marmonnais entre mes dents, quand soudain j'eus une illumination.
"Fred, j'ai une idée ! "
Mardi, 11 heures, au commissariat (Haut)
"Je viens de vous lire vos droits, maintenant reprenons au début.
Je vous rappelle que cet entretien est enregistré. Comment vous
appelez-vous ?"
"Vincent Prez."
"Monsieur Prez, quelle est votre fonction chez Dun ?"
"Informaticien. Je travaille dans le service de maintenance informatique."
"Depuis combien de temps ?"
"Depuis 8 ans."
"Est-ce vous qui avez sectionné les câbles pendant le weekend ?"
"… Oui"
L'avez-vous fait délibérément ?"
"Oui."
"Pouvez-vous nous raconter comment vous avez procédé ?"
"Eh bien, nous autres informaticiens possédons les codes d'entrée
de façon à pouvoir intervenir jour et nuit si le système informatique
est en panne. J'ai utilisé les codes samedi soir pour entrer dans
le bâtiment."
"Vers quelle heure ?"
"Vers 23 heures."
"Et ensuite, … ?"
"Ensuite je suis allé déconnecter l'alarme, puis me suis rendu dans
la salle des ordinateurs ;
là, j'ai pris une pince coupante et ai sectionné les fils."
"Pourquoi couper les fils ?"
"Pour qu'on ne pense pas qu'un informaticien ait fait le coup, pardi
!"
"Etait-ce votre idée ?"
"Oui. J'ai agi seul, sur une impulsion."
"Bon … Venons en au mobile. Pourquoi pratiquer cet acte de vandalisme
?"
Vincent Prez leva les yeux et nous contempla l'un après l'autre.
Il pleurait.
"Vous ne pouvez pas comprendre", murmura-t-il en baissant à nouveau
les yeux.
"Essayez tout de même …"
Il prit une profonde inspiration.
"La vie chez Dun est devenue impossible. Ca remonte à l'acquisition
de L3E, puis de Svet et SWA. Depuis 9 mois, l'équipe dont je fais
partie est chargée de modifier les systèmes informatiques des 3
sociétés pour les rendre compatibles avec celui de Dun. C'est un
vrai casse-tête sur lequel dix hommes travaillent à temps plein,
sans compter leurs heures. Quand nous avons commencé à étudier les
systèmes de chaque entreprise, nous nous sommes aperçus que L3E
disposait d'une architecture informatique très performante, plus
performante que celle de Dun. Il a donc été convenu de recomposer
un nouveau schéma informatique en combinant ce qui marchait le mieux
dans chacune des entreprises. Malheureusement, nous nous sommes
heurtés à des difficultés techniques et le projet a pris du retard.
La direction de Dun nous a alors mis la pression pour terminer dans
les délais. Quand nous avons demandé une compensation financière
pour les heures supplémentaires passées sur ce projet, la direction
nous l'a refusé, sous prétexte de notre inefficacité. Les relations
se sont donc envenimées. Le climat dans notre équipe devenait terrible
: certains se mirent en maladie pour échapper à la pression. Vous
savez, inspecteur, depuis un mois, on nous demande quotidiennement
des comptes sur l'avancement de notre tâche. Et je vous jure que
les gars ont toujours fait le maximum pour réussir à surmonter les
difficultés techniques…"
"Je vous crois. Continuez …"
"La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est quand Pierre
Dunet a décidé d'employer la méthode forte chez L3E. Au départ,
on devait surtout standardiser les pratiques entre les deux entreprises,
en les conservant autonomes. Et puis le ton a changé et on a parlé
de fusionner les deux organisations. On a alors commencé à entendre
des rumeurs sur des licenciements chez L3E. Puis, comme cette entreprise
dispose d'une bonne équipe d'informaticiens, et comme nous n'arrivions
pas à faire progresser notre projet, les rumeurs se sont reportées
sur nous. Finalement, s'il fallait consolider Dun et L3E pour ne
faire plus qu'une entreprise, on ne conserverait plus qu'une équipe
informatique, et ce serait celle de L3E. Pour nous, c'était incroyable
: nous donnions tout ce que nous avions dans le cœur et dans les
tripes, sans gratification, sans remerciement, mais nous allions
être licenciés ! Plus qu'incroyable, c'était insupportable !"
En prononçant ces derniers mots, Vincent Prez s'était effondré,
en larmes. J'en savais assez pour comprendre.
Mardi, 18 heures, chez Dun (Haut)
Pierre Dunet avait annulé tous ses rendez-vous pour me recevoir.
Nous étions confortablement installés dans les fauteuils en cuir
de son bureau.
"C'est l'un de vos Dunpets qui m'a apporté la solution …"
"Ah ?"
"Mon fils en possède un, et je me suis rappelé que ces jouets pouvaient
enregistrer son et image quand on le voulait, à partir du moment
où le jouet détecte un mouvement. J'ai donc examiné les deux Dunpets
qui étaient entreposés dans la salle informatique et tous ceux qui
décorent le hall d'entrée. Vous veniez d'exposer la dernière génération
de vos jouets. Avec un peu de chance, leurs batteries étaient encore
en état de fonctionnement. Eh bien la chance nous a souri : la plupart
des Dunpets avaient effectivement leurs batteries déchargées, sauf
un situé dans le hall. Nous avons visionné les séquences mémorisées
par ce jouet. Il s'est mis en marche ce fameux samedi, pour enregistrer
les mouvements dans le hall d'accueil. Tellement habitué à vivre
au milieux de ces animaux de compagnie, Vincent Prez ne s'est pas
douté qu'il était filmé. Il est facilement identifiable sur le film.
Au passage, je vous félicite pour la qualité de votre système vidéo
intégré. L'image est nette et les séquences en mouvements sont fluides.
Une fois le film récupéré, j'ai contacté Loïc Renaut qui, par l'intermédiaire
de votre service du personnel, m'a aidé à identifier l'auteur du
délit."
"Je suis très triste, inspecteur. Vincent Prez n'est pas un mauvais
garçon. Il est d'un naturel plutôt calme et réservé. Qu'il soit
le coupable me fait très mal, car le vrai coupable, c'est moi."
"Que voulez-vous dire ?"
"Il est indéniable que les problèmes liés aux acquisitions ont perturbé
nombre d'employés. Le climat est devenu détestable dans certaines
unités. Les rumeurs courent et j'ai des difficultés à faire face.
Entre nous, il faut vite que je mette en place un plan de communication
et explique quel est le projet stratégique lié à ces rachats. Chacun
doit imaginer où sera sa place demain dans la nouvelle organisation
et choisir librement de rester ou de quitter l'entreprise".
"Finalement, Monsieur Dunet, votre problème est plus complexe que
le mien".
"Croyez-moi, ma situation devient difficile. Les actionnaires me
mettent la pression pour restaurer rapidement une bonne image de
Dun en interne aussi bien qu'en externe. Peut-être suis-je dans
une situation assez similaire à celle qu'a vécu Vincent Prez, …
Pauvre garçon. Je ne vais pas le laisser tomber, même si son acte
est impardonnable."
Puis il m'invita à dîner. L'heure marquant la fin de mon service
était passée, mais je déclinai l'invitation. Mon fils m'attendait
à la maison avec son Dunpet. Aujourd'hui j'allais faire la fête
à cette bestiole qui m'avait rendu un grand service.
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