Sabotage (suite du livre)


Mardi, 11 heures, au commissariat Mardi, 18 heures, chez Dun

L'un de mes adjoints me tira de ma contemplation. Il était chargé d'identifier le personnel disposant des passe-partout et codes d'accès. Il ne m'avait pas encore remis ses conclusions.
"Patron, j'ai du nouveau !"
Nous sortîmes du bâtiment où régnait un brouhaha de plus en plus insupportable. Il m'exposa le résultat de ses pérégrinations mentales. Nous connaissions dorénavant le parcours du criminel : il avait pénétré par l'entrée principale du bâtiment et par la seule porte de la salle du délit. Aucune autre solution n'était possible. Mon adjoint avait recensé les personnes possédant au moins l'un des deux codes d'accès nécessaires ; il s'agissait d'une majorité d'informaticiens et de certains responsables comme le PDG ou le délégué à la sécurité. Il fallait aussi ajouter le personnel de la société de télésurveillance qui veillait à distance sur le site pendant les weekends et les nuits. En cas d'intrusion, un système d'alarme volumétrique se déclenchait au siège de l'entreprise de gardiennage, sans éveiller les soupçons des voleurs. La société de surveillance pouvait ainsi les surprendre en pleine infraction. Cette alarme pouvait être désamorcée, pour permettre à certains employés de venir travailler hors des horaires classiques d'ouverture. Or, cette alarme avait été débranchée par le coupable.
"Récapitulons, Fred", dis-je à mon adjoint. 25 personnes ont le code d'accès au bâtiment et ont reçu une formation pour débrancher l'alarme. 16 employés peuvent pénétrer dans le local informatique. Ils savent tous débrancher l'alarme. Ceux qui possèdent les deux codes sont au nombre de 12. Est-ce exact ?"
"Tout à fait. J'ai donc interrogé ces 12 employés".
Tous avaient un alibi, plus ou moins vérifiable. C'était désespérant.
"Certains employés des sociétés acquises récemment par Dun bénéficient-ils de ces accès privilégiés ?", demandai-je.
"Non, pas à ma connaissance", répondit Fred en compulsant la liste des noms et des fonctions.
"Très bien, cela signifie que nous pouvons momentanément laisser de côté la piste des sociétés acquises. C'est la première bonne nouvelle de la journée."
"Inspecteur, nous avons pour l'instant raisonné comme si un individu avait agi seul. Peut-être étaient-ils plusieurs, chacun possédant un code d'accès ? Dans ce cas, nous avons 29 suspects et non 12 …"
"On tenait enfin une bonne nouvelle, et voilà que vous venez me saper le moral. Quel sens de la psychologie, cher Fred !".

Il m'énervait. Il travaillait bien, mais il m'énervait. Je me levai et décidai de retourner sur les lieux du sabotage. Mon adjoint me suivit sans mot dire. La poudrière menaçait d'exploser dans le hall d'entrée. Je me frayai un chemin dans la foule. Fred, perdu l'espace d'un instant, me rejoignit à l'entrée de la salle informatique. Il referma la porte derrière nous pendant que j'allumais les plafonniers. Ouf ! Enfin du calme. Je contemplai la pièce : elle avait changé de physionomie depuis ma dernière visite. La plupart du matériel avait disparu, certainement pour être réparé ou réinstallé dans un autre local. Ne subsistaient que quelques câbles et les deux Dunpets sur une étagère. J'arpentai la salle en tout sens, essayant de mettre de l'ordre dans mes idées. Comment identifier le ou les coupables lorsque vous avez près de mille suspects potentiels, soit les effectifs de Dun et ses filiales ?
Je marmonnais entre mes dents, quand soudain j'eus une illumination.
"Fred, j'ai une idée ! "


Mardi, 11 heures, au commissariat (Haut)

"Je viens de vous lire vos droits, maintenant reprenons au début. Je vous rappelle que cet entretien est enregistré. Comment vous appelez-vous ?"
"Vincent Prez."
"Monsieur Prez, quelle est votre fonction chez Dun ?"
"Informaticien. Je travaille dans le service de maintenance informatique."
"Depuis combien de temps ?"
"Depuis 8 ans."
"Est-ce vous qui avez sectionné les câbles pendant le weekend ?"
"… Oui"
L'avez-vous fait délibérément ?"
"Oui."
"Pouvez-vous nous raconter comment vous avez procédé ?"
"Eh bien, nous autres informaticiens possédons les codes d'entrée de façon à pouvoir intervenir jour et nuit si le système informatique est en panne. J'ai utilisé les codes samedi soir pour entrer dans le bâtiment."
"Vers quelle heure ?"
"Vers 23 heures."
"Et ensuite, … ?"
"Ensuite je suis allé déconnecter l'alarme, puis me suis rendu dans la salle des ordinateurs ;
là, j'ai pris une pince coupante et ai sectionné les fils."
"Pourquoi couper les fils ?"
"Pour qu'on ne pense pas qu'un informaticien ait fait le coup, pardi !"
"Etait-ce votre idée ?"
"Oui. J'ai agi seul, sur une impulsion."
"Bon … Venons en au mobile. Pourquoi pratiquer cet acte de vandalisme ?"
Vincent Prez leva les yeux et nous contempla l'un après l'autre. Il pleurait.
"Vous ne pouvez pas comprendre", murmura-t-il en baissant à nouveau les yeux.
"Essayez tout de même …"
Il prit une profonde inspiration.
"La vie chez Dun est devenue impossible. Ca remonte à l'acquisition de L3E, puis de Svet et SWA. Depuis 9 mois, l'équipe dont je fais partie est chargée de modifier les systèmes informatiques des 3 sociétés pour les rendre compatibles avec celui de Dun. C'est un vrai casse-tête sur lequel dix hommes travaillent à temps plein, sans compter leurs heures. Quand nous avons commencé à étudier les systèmes de chaque entreprise, nous nous sommes aperçus que L3E disposait d'une architecture informatique très performante, plus performante que celle de Dun. Il a donc été convenu de recomposer un nouveau schéma informatique en combinant ce qui marchait le mieux dans chacune des entreprises. Malheureusement, nous nous sommes heurtés à des difficultés techniques et le projet a pris du retard. La direction de Dun nous a alors mis la pression pour terminer dans les délais. Quand nous avons demandé une compensation financière pour les heures supplémentaires passées sur ce projet, la direction nous l'a refusé, sous prétexte de notre inefficacité. Les relations se sont donc envenimées. Le climat dans notre équipe devenait terrible : certains se mirent en maladie pour échapper à la pression. Vous savez, inspecteur, depuis un mois, on nous demande quotidiennement des comptes sur l'avancement de notre tâche. Et je vous jure que les gars ont toujours fait le maximum pour réussir à surmonter les difficultés techniques…"
"Je vous crois. Continuez …"
"La goutte d'eau qui a fait déborder le vase, c'est quand Pierre Dunet a décidé d'employer la méthode forte chez L3E. Au départ, on devait surtout standardiser les pratiques entre les deux entreprises, en les conservant autonomes. Et puis le ton a changé et on a parlé de fusionner les deux organisations. On a alors commencé à entendre des rumeurs sur des licenciements chez L3E. Puis, comme cette entreprise dispose d'une bonne équipe d'informaticiens, et comme nous n'arrivions pas à faire progresser notre projet, les rumeurs se sont reportées sur nous. Finalement, s'il fallait consolider Dun et L3E pour ne faire plus qu'une entreprise, on ne conserverait plus qu'une équipe informatique, et ce serait celle de L3E. Pour nous, c'était incroyable : nous donnions tout ce que nous avions dans le cœur et dans les tripes, sans gratification, sans remerciement, mais nous allions être licenciés ! Plus qu'incroyable, c'était insupportable !"
En prononçant ces derniers mots, Vincent Prez s'était effondré, en larmes. J'en savais assez pour comprendre.


Mardi, 18 heures, chez Dun
(Haut)

Pierre Dunet avait annulé tous ses rendez-vous pour me recevoir. Nous étions confortablement installés dans les fauteuils en cuir de son bureau.
"C'est l'un de vos Dunpets qui m'a apporté la solution …"
"Ah ?"
"Mon fils en possède un, et je me suis rappelé que ces jouets pouvaient enregistrer son et image quand on le voulait, à partir du moment où le jouet détecte un mouvement. J'ai donc examiné les deux Dunpets qui étaient entreposés dans la salle informatique et tous ceux qui décorent le hall d'entrée. Vous veniez d'exposer la dernière génération de vos jouets. Avec un peu de chance, leurs batteries étaient encore en état de fonctionnement. Eh bien la chance nous a souri : la plupart des Dunpets avaient effectivement leurs batteries déchargées, sauf un situé dans le hall. Nous avons visionné les séquences mémorisées par ce jouet. Il s'est mis en marche ce fameux samedi, pour enregistrer les mouvements dans le hall d'accueil. Tellement habitué à vivre au milieux de ces animaux de compagnie, Vincent Prez ne s'est pas douté qu'il était filmé. Il est facilement identifiable sur le film. Au passage, je vous félicite pour la qualité de votre système vidéo intégré. L'image est nette et les séquences en mouvements sont fluides. Une fois le film récupéré, j'ai contacté Loïc Renaut qui, par l'intermédiaire de votre service du personnel, m'a aidé à identifier l'auteur du délit."
"Je suis très triste, inspecteur. Vincent Prez n'est pas un mauvais garçon. Il est d'un naturel plutôt calme et réservé. Qu'il soit le coupable me fait très mal, car le vrai coupable, c'est moi."
"Que voulez-vous dire ?"
"Il est indéniable que les problèmes liés aux acquisitions ont perturbé nombre d'employés. Le climat est devenu détestable dans certaines unités. Les rumeurs courent et j'ai des difficultés à faire face. Entre nous, il faut vite que je mette en place un plan de communication et explique quel est le projet stratégique lié à ces rachats. Chacun doit imaginer où sera sa place demain dans la nouvelle organisation et choisir librement de rester ou de quitter l'entreprise".
"Finalement, Monsieur Dunet, votre problème est plus complexe que le mien".
"Croyez-moi, ma situation devient difficile. Les actionnaires me mettent la pression pour restaurer rapidement une bonne image de Dun en interne aussi bien qu'en externe. Peut-être suis-je dans une situation assez similaire à celle qu'a vécu Vincent Prez, … Pauvre garçon. Je ne vais pas le laisser tomber, même si son acte est impardonnable."
Puis il m'invita à dîner. L'heure marquant la fin de mon service était passée, mais je déclinai l'invitation. Mon fils m'attendait à la maison avec son Dunpet. Aujourd'hui j'allais faire la fête à cette bestiole qui m'avait rendu un grand service.

Copyright© Philippe Very


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