Le mandat La "boutique" d'Arthur La mission pour AIWBW La rencontre Epilogue


"Felicia Johnston, Director of Strategy and Development, AIWBW Cy" , lisait Arthur Alp sur la carte de visite que lui avait donnée sa visiteuse. Il avait tout d'abord été impressionné par l'apparence de cette femme d'affaires lorsqu'elle était entrée dans son bureau : taille mannequin et tailleur Chanel, sac Hermès, maquillage discret mais sophistiqué, fine broche en or avec boucles d'oreilles assorties. Et puis Arthur avait remarqué les traits fins du visage, la peau mate, les yeux noisettes et la chevelure brune, coupée au carré au niveau des épaules. C'était indéniablement une belle femme. Il lui donnait 38 ans.

Elle s'était présentée en quelques minutes. Il lui avait offert un thé. Elle lui avait demandé un thé au jasmin. Il avait envoyé sa secrétaire en acheter à l'épicerie fine du quartier. Ils avaient discuté de la pluie londonienne pendant que la secrétaire préparait le thé. Les yeux d'Arthur Alp étaient maintenant attirés par les longues jambes de la femme. Elle avait posé ses lèvres sur la tasse, siroté lentement une petite gorgée de thé. Puis elle avait commencé à parler de sa société. Lui buvait ses paroles.

"Connaissez-vous notre Groupe ?", demanda-t-elle.
"Non, à vrai dire ; pouvez vous me le présenter ?"
"Bien sûr. AIWBW est un groupe international diversifié dans de multiples activités : le transport routier, les services informatiques, l'immobilier, l'hôtellerie et le tourisme. Notre siège social est basé à Mexico. Nous sommes présents dans la plupart des pays en Amérique du Sud, en Amérique Centrale et au Mexique, aux Antilles, aux Caraïbes et en Europe Centrale. Notre chiffre d'affaires pour l'année passée s'est élevé à plus de 2 milliards de dollars. Il est en progression constante depuis 5 ans et le Groupe a encore de fortes ambitions de développement. La croissance s'est faite, pour l'essentiel, par prises de participation majoritaires dans des PME de taille moyenne, bien implantées sur leur territoire national. Et nous comptons à l'avenir poursuivre notre politique agressive d'expansion par prise de contrôle. La rentabilité économique de AIWBW est bonne. Les actionnaires sont plutôt satisfaits, ce qui est primordial puisque l'objectif de notre groupe est très clair : créer de la valeur pour les actionnaires. Si vous le souhaitez, je vous laisse ces brochures qui vous donneront une image plus détaillée de notre compagnie".
"Je vous remercie ; je les lirai avec attention. Venons en, si vous le voulez bien, à l'objet de votre visite".
"J'y viens". Elle reprit une petite gorgée de thé au jasmin. "Notre développement passé a été basé sur l'investissement dans des zones à risque. En effet, 90% de notre chiffre d'affaires est aujourd'hui réalisé dans des pays caractérisés par un niveau plutôt élevé de risque économique ou politique. Dans l'avenir, nos actionnaires souhaiteraient rééquilibrer notre portefeuille de participations en augmentant rapidement notre présence en Europe Occidentale et en Amérique du Nord".

La visiteuse finit son thé et reposa délicatement la tasse dans la soucoupe. "Nous avons actuellement les moyens financiers pour réaliser 3 ou 4 opérations de quelques centaines de millions de dollars. En tant que responsable du développement, je suis chargée de repérer des opportunités de croissance externe dans les zones ciblées. Le Royaume-Uni est le pays européen le plus actif en matière de transactions sur les titres ; c'est pourquoi j'ai choisi de débuter mes recherches ici. Connaissant la réputation de votre cabinet et l'éventail de vos compétences, j'ai décidé de m'adresser à vous".

Arthur Alp était flatté. Depuis qu'il avait conseillé BankWU dans son mega-deal avec l'Américain Calldirect, les affaires tournaient à plein régime. Plus besoin de courir après le client, celui-ci venait frapper à sa porte. Le cabinet n'employait que vingt consultants confirmés, mais profitait d'une excellente image liée au professionnalisme dont Arthur avait fait preuve lors des difficiles négociations avec CallDirect.
"Chère madame, vous souhaitez donc que nous vous aidions à détecter des opportunités au Royaume-Uni. Très bien. Définissons clairement ce que vous attendez de nous".
La fin de la matinée fut consacrée à définir le contenu du mandat. AIWBW cherchait à prendre des participations majoritaires dans le transport et le tourisme. Pour chaque activité, la mission du cabinet comprenait quatre phases :
- une étude de l'industrie locale : perspectives de croissance et de rentabilité, structure de la concurrence ;
- un repérage de cibles potentielles, identifiées par une fourchette de taille ;
- pour chaque cible, sa structure juridique et l'identité de son actionnariat ;
- enfin, une évaluation économique de chaque cible, accompagnée d'une hypothèse sur le coût d'une éventuelle prise de participation.

Le cabinet d'Arthur n'avait jamais travaillé dans ces secteurs d'activité. Il était plutôt positionné dans la banque et les services aux administrations. Puisque les affaires marchaient bien, Arthur pouvait décliner une offre émanant d'un client étranger. Il décida donc de jouer franc jeu. Il précisa à sa cliente que d'autres consultants étaient certainement plus experts de ces industries.
"Si je vous ai choisi, c'est sur votre réputation", répliqua Felicia Johnston. "Ce n'est pas pour votre connaissance de tel ou tel secteur. Au contraire, votre inexpérience peut constituer une opportunité, car vous pourrez examiner ces marchés avec un œil neuf."
"C'est comme vous le souhaitez, Madame. Cependant, je vous averti que notre inexpérience aura un coût. Il nous faudra identifier les interlocuteurs adéquats et les moyens de les contacter. Il nous faudra repérer les bases de données et autres sources d'information. Bref, nous ne disposons pas de la base d'expérience à laquelle nous pourrions nous référer pour progresser rapidement dans la réalisation de cette mission. En conséquence, si vous nous confiez l'affaire, vous allez payer pour constituer notre fonds d'expérience".

Felicia Johnston ne s'offusqua pas de la franchise de son interlocuteur. Elle réitéra les raisons qui l'avaient poussée à choisir Arthur et ses hommes. Ils reprirent donc leur discussion sur le contenu de la mission.
Le chantier s'arrêterait avec l'évaluation des cibles potentielles. Aucun contact avec une entreprise ciblée ne serait pris. Il s'agissait donc d'une mission d'investigation, qui pourrait éventuellement se poursuivre dans le futur par une activité de conseil lorsqu'il faudrait négocier avec une cible. Arthur pressentait une grosse opération à terme pour le cabinet. Il s'en délectait intérieurement.
Arthur explicita alors sa démarche. Avec l'aide de Madame Johnston, il dresserait un profil morphologique du candidat idéal dans chaque secteur d'activité concerné. Ensuite, ils constitueraient une ou plusieurs bases de données sur la concurrence dans ces industries. Puis ils passeraient les entreprises répertoriées au crible du profil. Au final, Madame Johnstone obtiendrait un classement des firmes en fonction de leur distance au profil idéal. Madame Johnston trouva la démarche séduisante. Elle précisa :
"Si le critère de taille n'est pas respecté, il faut rejeter directement le cas concerné. Il ne nous intéresse pas."
"Bien entendu. En fait, nous définirons ensemble la liste des critères rédhibitoires, ceux qui doivent être absolument satisfaits. Ces critères permettront de sélectionner les entreprises à inclure dans nos bases de données. Puis nous définirons des critères compensatoires. Une faiblesse sur l'un d'eux peut être compensée par une force sur un autre. Ces critères-là définiront le profil morphologique de la cible, à comparer à l'idéal que nous aurons conçu ensemble."
Felicia Johnston indiqua clairement que le "data screening" devrait être réalisé dans les plus brefs délais. Arthur annonça les tarifs journaliers du cabinet et promit de faire un devis estimatif d'ici deux jours. Son interlocutrice lui communiqua les coordonnées de son hôtel. Elle se leva, tira sur sa jupe, quitta les locaux avec une démarche qui laissa Arthur rêveur.


Le mandat (Haut)

"Entrez !".
Arthur pénétra dans la chambre, ou plutôt dans l'une des plus prestigieuses suites de l'hôtel. Felicia Johnston le reçut dans le salon et lui offrit un thé au jasmin qu'un garçon venait d'apporter. Arthur était mal à l'aise. Assis sur le bord d'une chaise, ses yeux étaient continuellement attirés par les jambes de son interlocutrice qui avait pris place dans un fauteuil exactement en face de lui. Les jambes croisées émergeant de la jupe le fascinaient. Elle buvait lentement son thé au jasmin. Il était de plus en plus mal à l'aise. Il n'avait jamais aimé les rencontres dans les hôtels, où il avait l'impression de "jouer à l'extérieur". Il préférait sans conteste discuter à son bureau. Mais elle avait insisté pour le recevoir et il avait accepté. Non, il n'aimait pas du tout les négociations en chambre d'hôtel, de surcroît avec une belle femme qui jouait consciemment de son charme. Il se concentra sur sa tasse de thé. Heureusement, elle prit la parole et son impression de malaise commença à se dissiper. - "J'ai lu avec attention la proposition que vous m'avez faxée hier soir. Je la trouve tout à fait correcte. Il est clair que le travail à fournir est important. Je ne connais pas les conditions locales d'industrie, mais je vous fais confiance. Si vous me dites que ces secteurs sont complexes à étudier, je vous crois".

- "Vous savez, Madame, le transport comme le tourisme sont des industries peu concentrées. C'est ce que j'essaie de vous expliquer dans ma proposition. Il y a des centaines d'entreprises répertoriées dans chacune de ces industries. Bien évidemment, la taille des participations que vous souhaitez engager limitera le nombre de cibles potentielles. Toutefois, une rapide revue de ces concurrents me fait penser que plusieurs dizaines par secteur pourraient faire votre affaire. C'est pourquoi la mission que vous voulez nous confier représente une masse de travail conséquente".
- "Je n'en doute pas, cher Monsieur Alp. Et je trouve votre devis acceptable : environ 140 000 $ pour une telle mission m'apparaît honnête".
- "Bien évidemment, il ne s'agit que d'une première estimation. Ce montant vous donne un ordre d'idée sur les ressources qui devraient être engagées..."
- "Ecoutez", l'interrompit Felicia Johnston. "Nous sommes pressés. Votre estimation correspond à ce que j'envisageais. Alors ne nous compliquons pas la vie. Je vous propose de payer tout de suite 100 000 $ pour avance sur vos futurs frais. Considérez cette avance comme preuve de l'importance que nous accordons à votre travail. Chaque mois, lorsque nous nous rencontrerons pour analyser le degré d'avancement de votre mission, je propose que vous me fassiez un récapitulatif des frais engagés. Nous saurons ainsi exactement où nous en sommes."

Arthur fut surpris. D'habitude, il encaissait d'abord une somme forfaitaire (souvent 10000 $) non remboursable, puis le solde sur facture à fin de réalisation de la mission. Dans le cas présent, sa cliente apparaissait pressée. De plus elle semblait enthousiasmée par le projet. Et elle voulait que la mission débute le plus tôt possible.
"Après tout", pensa-t-il, "les choses se présentent à mon avantage et arrangeront bien ma situation de trésorerie". Il accepta l'arrangement. Il signifia à sa cliente qu'il modifierait les clauses du contrat relatives au paiement. Ils se mirent définitivement d'accord sur les délais et Arthur proposa à Felicia de passer à son bureau le lendemain. Elle signerait le contrat définissant le contenu et les modalités de la mission ; puis ils pourraient affiner ensemble la liste des critères rédhibitoires et compensatoires avant de tracer le profil morphologique idéal dans chaque industrie.
Félicia Johnston accepta.


La "boutique" d'Arthur (Haut)

La fusion BankWU - CallDirect avait apporté la visibilité qui manquait à Arthur Alp pour propulser sa "boutique" dans la cour des grands. Le milieu des affaires savait dorénavant qu'Arthur Alp, ex-spécialiste du "Corporate Banking" au sein d'une prestigieuse banque d'affaires, avait réuni une équipe solide aux compétences complémentaires. L'équipe possédait en effet des savoir-faire en évaluation stratégique et financière, audit juridique, gestion de haut de bilan, droit de la concurrence, fiscalité internationale, protection de l'environnement, organisation, système d'information et communication. Ces hommes venaient d'univers différents : la banque, le conseil, les cabinets d'audit, l'industrie, les cabinets d'avocats. Au-delà de leur compétence intrinsèque, ils avaient été recrutés sur deux critères : leur carnet d'adresse professionnel et leur capacité à travailler en équipe. Leur réseau relationnel constituait a priori une source de chiffre d'affaires pour le cabinet. C'est pourquoi Arthur fixait des objectifs commerciaux à chacun d'eux, et leur accordait du temps pour entretenir leur réseau de connexions dans l'industrie. La faculté à intégrer une équipe, troisième critère de choix, était indispensable selon Arthur. Les activités de fusions et acquisitions réunissaient trop d'individualités plus intéressées à maintenir leurs relations avec les grands patrons qu'à gérer la mission de conseil elle-même. Arthur avait choisi des hommes qui étaient capables de décrocher des missions et ensuite de les mener à terme avec l'aide des autres employés du cabinet. Attirer ces oiseaux rares s'était révélé délicat : Arthur avait dû proposer un système incitatif de rémunération pour les convaincre d'intégrer un cabinet en pleine phase de lancement.
Hormis les compétences nécessaires dans le face-à-face avec le client, trois hommes jouaient aussi un rôle essentiel en back-office. L'un d'eux était spécialiste des bases de données ; le second était un informaticien autodidacte qui excellait dans l'utilisation d'Internet ; le troisième était aussi informaticien, mais sortait d'une école d'ingénieurs statisticiens où il avait développé des compétences en "datawarehouse" et "data mining". Le rôle de ces trois hommes consistait à trouver et valider les informations requises pour mener à bien une mission donnée. Arthur était très satisfait de ces recrutements : après quelques missions, le back-office avait largement gagné la confiance des hommes du front-office. Ceux-ci étaient même surpris de la rapidité et de la qualité des informations que leur fournissaient les trois hommes de l'ombre.
Enfin huit "juniors", fraîchement sortis des écoles de commerce ou de la faculté de Droit, assistaient les consultants "seniors" de la boutique.

Arthur ne s'était pas trompé : cet amalgame d'expertises diverses était un atout indéniable. Certains clients avaient été séduits par la palette de services réunis dans une même entité. Un chef d'entreprise avait même confié : "vous savez, Arthur, vous apportez une réponse à une grosse difficulté que je rencontre lorsque j'acquiers une société : composer une image d'ensemble de l'opération à partir des perspectives fragmentées qui me viennent de la multitude d'experts engagés sur le projet. Vous ne pouvez imaginer à quel point les objectifs des intervenants externes peuvent diverger. Vous ne pouvez imaginer à quel point les tâches sont souvent compartimentées et disséminées entre les consultants. C'est parfois un drame parce que nous n'arrivons plus à recoller les morceaux. Et dans ce cas, vous ne parvenez plus à peser avantages et inconvénients du rapprochement, forces et faiblesses de la cible. Conclusion : vous achetez dans le flou."

Mais si, mais si, Arthur imaginait bien la situation décrite ! Il l'avait suffisamment ressentie chez certains clients lorsqu'il était employé à la banque. C'était même une des raisons majeures qui l'avaient poussé à composer une palette de talents. D'ailleurs son slogan était : "vous multipliez les investigations, eh bien diminuez le nombre de vos interlocuteurs !" Bien sûr le cabinet intervenait rarement seul sur un projet de rapprochement. Pour des raisons légales ou éthiques, parfois selon la volonté du client, d'autres prestataires étaient impliqués. Mais en définitive le positionnement et l'argument commercial apparaissaient pertinents.

Le travail réalisé pour BankWU engendrait un flot d'affaires nouvelles que l'équipe actuelle ne pourrait bientôt plus traiter par manque de temps. C'est pourquoi Arthur était préoccupé par les problèmes de recrutement. Et le choix des hommes dépendait de sa stratégie. Il hésitait entre deux options : soit poursuivre la croissance tout azimut, soit se spécialiser dans quelques secteurs d'activité. La première solution apparaissait logique, mais pouvait à terme conduire le cabinet à se frotter aux grosses banques d'affaires comme JP Morgan ou Goldman Sachs. Arthur redoutait cette confrontation. Il penchait davantage pour la seconde solution : devenir l'un des meilleurs spécialistes pour quelques industries. Cette stratégie de niche lui semblait moins risquée sur le long terme. De plus elle correspondait mieux au profil d'entreprise qu'il souhaitait développer. S'il retenait cette orientation, il faudrait d'abord choisir les industries clientes, qui logiquement pourraient être la banque et les services aux administrations. Recruter des spécialistes sectoriels constituerait la seconde étape. En revanche, s'il optait pour la croissance tout azimut, les besoins en hommes étaient différents. Il convenait donc de décider vite, car les missions abondaient, telle celle confiée par AIWBW. Ce chantier AIWBW s'insérait finalement dans le choix de développement qui lui plaisait le moins. Peut-être aurait-il dû le refuser …


La mission pour AIWBW (Haut)

Deux équipes distinctes avaient été constituées , l'une centrée sur le transport, l'autre sur le tourisme. Les équipes partaient de zéro. Arthur avait placé un "senior" à la tête de chacune et leur avait adjoint un groupe de "juniors". Les seniors continuaient à travailler en parallèle sur d'autres dossiers. Arthur supervisait l'avancement des travaux à intervalles réguliers. Chaque équipe utilisait les moyens classiques pour progresser : bases de données on-line, fichiers sectoriels, sites Internet et carnet relationnel du consultant senior. Les spécialistes du back-office furent fortement sollicités au démarrage du projet. Parmi les hommes du front-office, seuls les analystes financiers et stratégiques furent mobilisés. Les juristes, experts en environnement ou en communication seraient intégrés si la mission se prolongeait par une tentative effective de rachat.

A la fin du premier mois, chaque équipe avait réalisé une analyse stratégique de l'industrie, identifiant les perspectives de rentabilité et les enjeux majeurs pour l'avenir. Les hommes avaient ensuite répertorié les concurrents, complétant leurs informations grâce aux annuaires Kompass et Dun & Bradstreet. Un premier tri avait été effectué selon les critères rédhibitoires. S'appuyant sur un tableur informatique, chaque équipe avait dressé le profil morphologique de toutes les entreprises conservées dans les bases en se référant aux critères compensatoires définis par AIWBW. La tâche fut ardue, car certaines informations sur des sociétés familiales étaient difficiles à trouver. Enfin, les entreprises avaient été classées selon leur proximité au profil idéal, et chaque chef d'équipe avait formulé des recommandations sur les cibles qui pourraient en priorité intéresser AIWBW. Arthur avait relu les deux rapports intermédiaires avant de les envoyer à Felicia Johnston.
Celle-ci devait, lors d'une prochaine réunion, donner son aval sur le choix des cibles prioritaires. La mission devait se poursuivre par une étude approfondie de ces cibles, à travers leur stratégie, la structure de leur actionnariat et leur valeur économique. Autant la première phase du mandat avait consommé peu de temps et d'argent, autant cette seconde phase allait nécessiter des ressources plus importantes. En conséquence, Arthur était content que AIWBW ait consenti une confortable avance sur frais.

Deux jours avant le rendez-vous prévu avec Felicia Johnston, le consultant "senior" en charge de l'industrie du transport annonça à Arthur qu'une entreprise ciblée était à vendre dans son secteur. Cette entreprise possédait un profil morphologique proche de l'idéal conçu par AIWBW. Elle était donc classée parmi les plus intéressantes dans le rapport intermédiaire. Arthur essaya aussitôt de joindre Felicia Johnston afin de l'informer et de discuter des suites à donner à cette affaire. Il pensait tenir une opportunité pour prolonger la mission au-delà des frontières définies au préalable avec sa cliente. Au bout d'une journée de relance téléphonique, il réussit enfin à la contacter et lui parla de cette cible potentielle. Elle réagit avec beaucoup de réserve et sa voix ne distillait plus l'enthousiasme qui la caractérisait un mois auparavant. Arthur fut surpris. Elle lui demanda de patienter deux jours. Elle allait informer sa direction de l'existence d'une opportunité et en discuter en interne. Elle lui indiquerait la décision prise lors de leur prochaine entrevue programmée dans 48 heures. Arthur, interloqué, reposa le combiné. Il ne comprenait pas vraiment la réaction plutôt froide de sa cliente.
"Après tout, pensa-t-il, je suis bien trop enthousiaste. Si j'étais le client, je serais certainement plus mesuré et j'éviterais de me jeter sur le premier candidat venu. Sa réaction est compréhensible ; l'objectif affiché par AIWBW consiste simplement à cerner les marchés visés. En définitive, ils ne sont pas pressés d'acheter."


La rencontre (Haut)

Il pleuvait des cordes sur Londres. Il faisait froid. Il pleuvait et il faisait froid depuis bientôt quinze jours et les Londoniens étaient maussades. Arthur était installé à l'abri, dans son bureau, mais il venait de recevoir, lui aussi , une douche froide sur la tête.
Felicia Johnston était arrivée à l'heure convenue. Connaissant ses goûts, il lui avait offert un thé au jasmin. En préambule, elle l'avait congratulé pour la qualité de son rapport intermédiaire. Cette synthèse était claire et correspondait tout à fait à ce qu'elle souhaitait. Et puis elle s'était lancée dans une longue diatribe pour s'excuser. Sur le conseil de ses actionnaires, AIWBW avait figé tous les projets de développement. La direction du groupe se demandait s'il fallait réellement modifier les orientations stratégiques qui avaient forgé le succès durant les dernières années. En d'autres termes, était-il préférable de diversifier les risques en pénétrant les pays développés, ou plutôt de renforcer la présence dans les pays en voie d'industrialisation ? Le Comité de Direction de AIWBW s'était donné 6 mois pour répondre. Felicia Johnston en était désolée pour le cabinet d'Arthur Alp. Ce choix signifiait, non seulement que l'étude de la cible dans le secteur du transport ne pouvait être envisagé, mais aussi que la mission prenait fin avec la remise du rapport intermédiaire.

Arthur était abattu. Sa cliente tenta de le rassurer. Elle lui expliqua que les études du marché anglais lui seraient fort utiles. D'une part, elles permettraient à AIWBW de s'informer sur les conditions d'industrie dans un pays qui leur était inconnu. D'autre part, elles pourraient lui servir d'argument pour convaincre sa direction de s'intéresser à l'Angleterre.
"Si vous voulez mon opinion, forgée à la lecture de votre rapport, nous avons intérêt à nous positionner sur un marché développé tel l'Angleterre. Les opportunités sont nombreuses et nous aurons besoin à terme de diminuer notre dépendance vis à vis des pays à risque fort. Croyez-moi, je me battrai pour que la décision corresponde à mes convictions. Et votre rapport constituera un de mes meilleurs atouts".
Arthur proposa de poursuivre la mission pour lui fournir davantage d'arguments, mais Felicia Johnston lui signifia que les budgets alloués à la recherche de cibles avaient été coupés. Vaincu, Arthur prit donc acte de l'arrêt de la mission.
"Puisque nous évoquons les budgets, enchaîna Mme Felicia Johnston, vous seriez bien aimable de me remettre une facture correspondant au travail que vous avez entrepris. Je suis désolée de tous ces désagréments, mais dressons le solde de tout compte. Comme nous en avions convenu, vous avez dû faire un bilan intermédiaire des frais engagés".
- "Tout à fait", répliqua Arthur. "Le montant facturé pour les tâches exécutées est de 10500 $ HT".
- "Très bien. Choisissons la solution la plus simple. Puisque je vous avais avancé la somme de 100 000 $, vous n'aurez qu'à me signer un chèque pour me rembourser la différence. Cette solution vous sied-elle ?"
Arthur agréa. Ils arrangèrent les derniers détails. Comme Felicia Johnston devait prendre un avion le lendemain matin pour rejoindre le siège social de AIWBW, il lui promit de préparer facture, justificatif des dépenses et chèque pour la fin d'après-midi. Felicia Johnston se leva, tira sur sa jupe, quitta les locaux avec une démarche qui laissa encore Arthur rêveur. A l'heure prévue, la même jupe vint chercher les documents signifiant le solde de tout compte. Arthur ne revit plus jamais ces jambes.


Epilogue (Haut)

Le soleil brillait enfin sur Londres. Les tours de la City éblouissaient les passants de leurs reflets. Arthur dépouillait son courrier en sifflotant gaiement. Les affaires marchaient bien. Toutes les conditions étaient réunies pour le rendre heureux. Sa secrétaire lui apporta un thé au jasmin. Il ouvrit une lettre en provenance de son banquier, ami de longue date. La banque étant située non loin de là, il fut étonné de découvrir une lettre manuscrite. Le sujet devait être confidentiel.
Il déplia rapidement la feuille et commença à lire. Son visage se décomposa. Il sauta littéralement de son fauteuil et se rua dans le bureau occupé par la comptable du Cabinet.
"Georgia, la société AIWBW a-t-elle encaissé notre chèque émis le mois dernier ?"
"Attendez quelques secondes, et je vous donne la réponse".
La comptable tapa quelques instructions sur le clavier de son ordinateur.
"Oui, le chèque a été encaissé deux jours après son émission".
Arthur était de plus en plus livide. D'une voie d'outre-tombe, il demanda :
"Avez-vous conservé trace du chèque de 100 000 $ émanant de AIWBW, chèque que nous avons encaissé il y a deux mois ?"
"Bien sûr, monsieur. Je vous cherche les références". Vingt secondes plus tard, elle reprenait la parole.
"Voilà, je l'ai, Monsieur, ..."
Arthur l'interrompit. "Ce qui m'intéresse, c'est le nom de la banque émettrice".
Les yeux à dix centimètres de l'écran, la comptable faisait défiler les pages. Arthur attendait avec impatience. "Monsieur, il s'agit de la East-West Savings Bank", domiciliée à Grande Caïman".

Arthur était blême. Il s'aperçut qu'il tenait toujours sa tasse de thé. Il la jeta violemment sur le carrelage, devant sa comptable interloquée. Son banquier avait raison : il venait d'encaisser une somme provenant d'un établissement répertorié depuis peu comme blanchisseur d'argent sale. A son insu, il avait constitué le dernier maillon de la chaîne. L'argent avait certainement circulé entre diverses banques pour être prélavé, puis lavé, avant de finir sur le compte de son cabinet pour l'opération de recyclage final. Il courut à son bureau et décrocha le téléphone. Toute la journée, il essaya en vain de contacter Felicia Johnston. Il n'y avait plus d'abonnée au numéro demandé. Plus la journée s'écoulait, plus Arthur comprenait pourquoi il avait été choisi. Non, ce n'était pas pour ses résultats passés, mais plutôt à cause de la jeunesse de son entreprise qui induisait peu de méfiance vis à vis de projets initiés par des conglomérats inconnus ; et à cause de sa méconnaissance des secteurs, qui avait considérablement augmenté le coût de la mission, et en conséquence le montant des transferts d'argent entre le cabinet et sa cliente. La belle Mme Felicia Johnston l'avait mystifié, avec ses jambes interminables, ses rendez-vous à l'hôtel et son thé au jasmin.
Il jura, mais un peu tard, qu'on ne l'y prendrait plus…


Copyright© Philippe Very


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